
Dans l’introduction de L’Escalier des Souvenirs, Jade Zhang discute d’une question que je me pose aussi : peut-on écrire si on n’a pas de distance sur un sujet ? J’ai même publié un article dessus, me demandant si je pouvais parler d’éléments de ma vie pour lesquels je n’avais pas de conclusion. Forcément, j’ai tout de suite été intriguée.
La bande-dessinée ne comporte pas de résumé, mais cette introduction annonce un peu la couleur émotionnelle : le personnage est « en chantier », ses sentiments sont à vif, sans clôture. Jade Zhang explique qu’elle a mis cinq ans à publier ces 70 pages, notamment parce que c’est difficile de considérer l’œuvre comme terminée alors que sa relation avec ses parents n’est pas résolue. Elle conclut en nous conseillant de prendre soin de nous au cours de la lecture.
Je ne savais toujours pas quel serait le scénario.
L’histoire s’ouvre sur une femme évoquant l’escalier apparu à l’arrière de sa maison. Elle a vu plusieurs personnes y monter, alors elle ignore les appels de son père, prend un sac, une batte, et fait de même. Marche après marche, notre personnage découvre ses souvenirs heureux, les fêtes foraines, les ami·es…
Mes périphrases autour du personnage vous troublent peut-être : en fait, elle n’est jamais nommée. Le résumé sur les sites de vente l’appellent « Jade », puisqu’il est assez clair que L’Escalier des Souvenirs s’appuie sur la vie de l’autrice, mais à chaque fois que le personnage est appelé dans la BD, le nom est censuré : il me parait donc important et volontaire que ce prénom reste inconnu.
Elle grimpe les marches, traversant vite chaque souvenir… jusqu’à tomber sur un souvenir malheureux : une femme qui lui reproche de blesser son père en le regardant avec de la peur dans les yeux. Le personnage monte alors plus frénétiquement l’escalier, à la recherche un souvenir particulier.
L’Escalier des Souvenirs parle de maltraitance, mais sans nous montrer les grands éclats de violence physique que beaucoup ont en tête. Ce sont les blessures émotionnelles qui sont soulignées : cette femme qui ne s’inquiète pas qu’une petite fille ait peur de son père ; les services sociaux qui considèrent normal que les parents chinois soient « sévères » avec leurs enfants ; la mère qui force sa fille terrifiée à monter dans la voiture conduite par son père ivre…
Et justement, LE fameux souvenir que le personnage cherche n’est pas rempli de brutalité physique. Le père abusif n’y est même pas présent : ce sont des vacances mère-fille à la plage. La fille présente un coquillage à sa mère, qui lui dit que c’est dégoûtant, alors la fille l’enterre. J’y vois une métaphore de la fille qui souhaite se confier à sa mère, et la mère qui refuse de l’écouter. Surtout qu’en parallèle, sa mère lui signifie qu’elle « l’a bien cherché ».
C’est… affreux. Cette BD fait mal, et je comprends ce que voulait dire l’autrice, quand elle expliquait que c’était publié alors que rien n’était résolu. On a l’impression de voir une plaie ouverte.
A la fin, il y a un dossier pédagogique, et les éditions Kinaye ne l’ont pas seulement traduit : il a été recontextualisé en France, c’est-à-dire avec les statistiques françaises et les références d’associations locales (je me suis aussi rendu compte après que l’autrice était canadienne, il est donc possible que ça ne soit pas une traduction. Sa version anglaise I’m stuck in Retrograde n’a jamais été imprimée).
J’étais déjà remuée par l’histoire en elle-même, mais ce dossier pédagogique… les statistiques font tellement mal. C’est une BD sortie récemment. Les stats sont à jour.

Je donne rarement autant de détails scénaristiques sur une histoire dans mes articles, mais L’Escalier des Souvenirs n’est pas forcément porté par le suspense : c’est une œuvre centrée sur l’émotion. Qu’on connaisse ou non l’histoire ne change pas grand-chose à l’expérience de lecture, et d’ailleurs, j’ai immédiatement relu L’Escalier des Souvenirs depuis le début : l’ambiance est assez onirique et floue, je n’étais pas sûre d’avoir tout compris. Pourquoi le personnage était avec son père, dans quel ordre se déroulent les souvenirs ? Je crois que j’espérais que ça m’aiderait à digérer ce que j’avais lu.
La relecture a tout clarifié niveau scénario, mais côté émotionnel… j’étais mal. Je ne savais pas trop quoi faire, mais je n’étais pas seule ce jour-là, alors j’ai pu faire un câlin à mon* chéri*, beaucoup pleurer et en parler un peu. Lui avait lu L’Escalier des Souvenirs en restant à une grande distance émotionnelle, mais je n’avais pas pris cette précaution. En général, je sais le faire après, partir loin de moi-même, me distraire, ne pas ressentir – il y a des livres dont je parle sur ce blog que j’ai lus sans la moindre larme malgré un contenu difficile. Mais peut-être que de temps en temps, c’est bien de ressentir ses émotions au lieu de les bannir.
L’escalier des Souvenirs est une excellente BD. Les illustrations sont belles, il y a un vrai travail de narration visuelle – en 70 pages, il y a beaucoup de contenu parce que les dessins nous montrent autre chose que le texte. L’ambiance onirique transmet un message clair et complexe, et surtout, la bande-dessinée prend ses lecteurices aux tripes. Quelques mois plus tard, je repense encore au talent dont l’autrice a fait preuve, pour nous montrer tellement de choses, sans pour autant les dire ou les dessiner.
Radar à diversité : pp chinoise #ownvoice + autrice queer
Avertissements : parents abusifs

