
Pendant des mois, un’e ami’e m’a parlé avec passion du drama Elle aime Cuisiner et Elle aime Manger, puis des tomes du manga qui commençaient à sortir en Français, en râlant copieusement sur la nullité du titre L’Amour est au Menu (de Sakaomi Yuzaki), beaucoup moins bien que l’original.
Personnellement, je trouvais les deux titres tout aussi peu attrayants, et le scénario de deux voisines qui mangent ensemble me semblait manquer un peu d’action.
Puis cet’te ami’e m’a prêté son tome 1, je l’ai lu, et j’ai passé un très bon moment. Yuki, qui adore cuisiner, se désole de ne pouvoir préparer que de petites portions… lorsqu’elle découvre que sa voisine Totoko mange beaucoup, elle est ravie de lui concocter plein de plats différents. C’est le début d’une très jolie amitié ! C’était mignon, c’était doux, c’était rythmé et ça s’enchainait bien. Peut-être que je n’étais pas dans le bon mood pour pleinement apprécier cette œuvre : je garde de cette première lecture un souvenir plaisant, bien pâle en comparaison de l’enthousiasme qui m’a saisie à la relecture.
Quelques mois plus tard, j’ai enchainé les trois premiers tomes en une matinée, et ça m’a mise de super bonne humeur ! Un peu comme dans Je crois que mon fils est gay, on a en surface une histoire douce et réconfortante, mais ça n’empêche pas ce manga d’être complexe et nuancé. J’ai particulièrement apprécié la représentation du sexisme et de la lesbophobie ordinaires. Très loin des évènements qui feraient la une des journaux, ça parle du poids du quotidien : un collègue de Yuki, qui, voyant ses jolis plats, lui dit qu’elle ferait une bonne épouse ; sa mère qui se désintéresse de la conversation dès qu’elle apprend que l’amie qui partage les repas de Yuki n’est pas un homme ; les pubs dans les transports en commun qui ne parlent que de couples homme-femme ; sa collègue qui a la liberté de se demander si elle veut se marier ou non, alors que Yuki n’a pas cette option… et ainsi de suite.

Le problème des histoires qui parlent de la nourriture comme source de réconfort, c’est qu’elles passent souvent à côté de toutes sortes d’enjeux autour des repas. Ce n’est pas le cas dans L’Amour est au Menu : les personnages abordent très vite les questions financières, le sexisme des portions de nourriture, et on rencontre plus tard un personnage avec des troubles alimentaires, et qui ne peut pas manger avec les autres. C’était très agréable de voir qu’elle avait sa place aussi dans cette amitié, et que tout ne reposait pas sur l’envie de manger.
Un point encore plus original dans le contexte japonais : il n’y a pas du tout de mise en avant de la performance. J’ai vu des mangas qui s’acharnaient à rendre le golf épique ! Quand on a une passion, il faudrait forcément qu’on soit le meilleur, qu’on gagne des concours… ici, Yuki aime cuisiner. Ça ne veut pas dire qu’elle est douée. Il n’est jamais dit qu’elle est meilleure que Totoko : que ce soit l’une ou l’autre qui cuisine, qu’elles achètent un plat tout fait, c’est toujours « délicieux ». C’est très reposant de les voir aimer quelque chose sans cette nécessité de briller.

Je triche un peu : je n’ai pas seulement cité des exemples de passages du manga, mais aussi de la série, que j’ai vue peu après. L’adaptation commence en étant extrêmement proche de L’Amour est au Menu, et j’avais peur de m’ennuyer de la répétition.
En fait, pas du tout ! C’est pour moi en grande partie grâce aux actrices, qui, bien qu’elles incarnent les personnages à la perfection, m’ont procuré des sentiments très différents. Les émotions sont faciles à lire sur le visage ‘manga’ : joues qui rougissent, sueur sur la tempe, front plissé. Par contre, d’habitude, je galère avec les gens réels. Dans la plupart des œuvres japonaises que j’ai vues, les expressions sont plus théâtrales que dans les œuvres occidentales : Yuki sautille de joie ou soupire d’agacement, son chef lève les yeux au ciel avec sa tête entière, sa collègue trépigne d’excitation. Ça m’a demandé un peu de temps pour m’habituer, mais ça m’aide, et une partie de moi trouve ça presque plus réaliste que le jeu policé des occidentaux. Quand je suis seule chez moi, je vais grimacer de contrariété, je vais vibrer d’impatience, je vais frénétiquement agiter mes mains si je mange quelque chose de trop chaud. Si on installait des caméras, bien sûr, je serai beaucoup plus composée, et mes émotions ressembleraient davantage à celles des actrices américaines. L’Amour est au Menu étant une série de quotidien entre deux femmes banales, ça me parait logique qu’elles agissent comme si elles n’étaient pas en permanence suivies par des caméras.
L’actrice de Yuki, en particulier, est extrêmement douée pour exprimer la tendresse. Je ne pensais pas que c’était possible, mais elle est vraiment l’équivalent du smiley avec des cœurs dans les yeux. Son affection déborde de partout et c’est vraiment touchant.
Le manga était une grosse louche de bonne humeur, mais le drama était si mignon que j’en avais les larmes aux yeux. Je n’aurais jamais cru trouver des humaines aussi choupi.


La série nous plonge davantage dans le quotidien des personnages : elles se disent bonjour et bonne nuit, elles sont debout en silence côte à côte pendant tout le trajet d’un ascenseur, elles se regardent cuisiner, elles mangent ensemble… autant de scènes qui ne sont qu’une seule case de L’Amour est au Menu, et plusieurs minutes du drama ! Au lieu de me lasser, ces moments m’ont donné l’impression d’être vraiment avec elles.
Un* proche a eu plus de mal avec les facettes supplémentaires que montre la série, comme le temps qu’elles passent au travail. C’est vrai que c’est moins réjouissant, mais ça les a rendues plus réelles à mes yeux. Dans le manga, on a l’impression qu’elles passent leurs journées ensemble à cuisiner : ça fait rêver, mais ça ne pourrait pas m’arriver. Dans la série, on voit Yuki débordée de travail : ses moments avec Totoko ne lui tombent pas magiquement dessus. Toutes deux se créent une bulle réconfortante au cœur d’un monde pas si bienveillant.
C’était un peu pareil pour leurs aventures de Noël, du Nouvel An et de la Saint-Valentin. Ce sont des fêtes compliquées, et je comprends les personnes qui n’ont juste pas envie d’en entendre parler. Mais justement, ici, loin de l’isolement que Totoko pourrait vivre à cause de Noël, Yuki décide de rester avec elle – ce qui lui évite aussi la pression de sa famille. Elles se réjouissent, elles organisent un évènement… et puis le jour J, Yuki tombe malade. Elles annulent, Totoko prend soin d’elle. Ça change vraiment l’image traditionnelle de Noël comme une fête incontournable pour laquelle on sacrifie sa santé, et j’aime bien ! C’était pareil pour les autres célébrations : on prend une fête normée, et elles en font quelque chose qui leur correspond.

Il y a quelques années, j’avais conclu dans cet article que la seule manière d’avoir une représentation ace pertinente, c’est d’en avoir plusieurs, pour éviter de tomber dans les clichés. C’est cependant rare qu’un livre décide d’avoir plusieurs personnages avec une « même » caractéristiques.
Ça m’a donc fait très plaisir qu’il y ait plusieurs personnages ace dans L’Amour est au Menu ! En plus, le drama les fait explorer leur queerness différemment, ce qui fait encore plus de perspectives !
J’ai vraiment hâte de découvrir les tomes et saisons suivantes ! L’Amour au Menu est une série qui me fait beaucoup de bien.
Radar à diversité : cast japonais, couple f/f, pp saphique ace, pp ace et lesbienne, pp TCA
Avertissements : violences intrafamiliales (passées), sexisme et lesbophobie ordinaires

