
J’ai entendu parler de Tout pour Tout le Monde de M. E. O’Brien et Eman Abdelhadi par plein de personnes différentes, en retirant assez peu d’informations pertinentes. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un essai sur des pistes d’avenir social positif. Puis j’ai pensé que c’était un recueil de nouvelles de SF optimistes. Il s’agit bel et bien de fiction, le recueil d’interviews menées dans les années 2069. Ça se présente comme un livre historique publié en 2069, avec même des notes de bas de pages se référant à des ouvrages de 2050. Les auteurices du roman sont les intervieweuses.
Je trouve ce concept extrêmement original ! Ça me fait un peu penser à Utopie de Thomas Moore (1516), qui l’a publié sous la forme d’une correspondance entre lui-même et un visiteur fictif de la société utopique. De la fiction sous une forme d’ouvrage de non-fiction, c’est très intelligent.
Dans le cas de Tout pour Tout le Monde, ça permet aussi d’offrir une autre forme de narration : interview par interview, on découvre les évènements de l’Histoire de cette société futuriste. Ce n’est pas chronologique, c’est plutôt comme un puzzle. Les interviews sont assez longues pour qu’on puisse s’attacher aux personnages, se rendre compte de leur complexité, et il y a une nouvelle bonus à la fin qui m’a permis de voir que je les avais bien jaugés.
En me lançant dans cette lecture, je croyais que j’allais découvrir un roman optimiste, positif, rempli de lumière et de bons sentiments, un peu comme les romans de Becky Chambers. Et c’est techniquement le cas : il est clair que la nouvelle société des personnages est plus clémente que la nôtre − quoiqu’encore imparfaite. Mais le sujet principal est le récit des révoltes qui ont permis d’en arriver là, et donc des horreurs commises par les gouvernements et institutions, que ce soit avant ou pendant l’insurrection. Les interviewés ont vécu des situations affreuses qui sont racontées avec plus ou moins de détail.
Bien sûr, n’étant pas particulièrement fan d’essais, j’ai un peu trainé la patte à la lecture, en particulier sur le début : il est très académique et d’ailleurs situé comme tel par les auteurices, ce que j’ai trouvé amusant mais difficile à lire. Par la suite, les dialogues sont plus faciles à suivre, et c’était intéressant de voir les divergences d’opinions entre les interviewés et les intervieweuses/autrices. Il y a notamment une personne qui finit par quitter l’interview parce que le processus lui fait du mal.

Ce que j’admire vraiment, c’est la capacité des auteurices à prendre énormément d’aspects différents et à les unir en un tout cohérent. Je reproche beaucoup aux œuvres à visée socio-écologiques de se concentrer de lister différents problèmes, sans creuser, sans chercher une ligne qui relierait tous ces enjeux. On voit ça comme mille petits changements alors que peut-être il ne s’agirait que d’une seule énorme modification de notre manière de penser. Dans Tout pour Tout le Monde, il y a un personnage qui s’intéresse à la gestation, il y en a qui parlent de psychose et d’écologie, d’autres d’IA, de réalité virtuelle, de guerre, de sectes, de drogues, de santé, de transidentité, de voyage sur la lune, de colonisation… tout ça pourrait sembler complètement indépendant, mais ici, ça s’articule ensemble. On ne peut pas décider d’une part que les gens sont libres de prendre des décisions pour leur propre corps, et en même temps interdire les drogues. Si on communautarise la nourriture, la santé et le logement, il est logique qu’il en soit de même pour le divertissement, et qu’on ne le vende plus. Tout faisait sens, j’avais l’impression de suivre une réflexion aboutie, et c’était très agréable.
Tout pour Tout le Monde est un roman unique qui nous offre une vision optimiste du futur, loin des scénarios catastrophe des films de SF. Cependant, il est clair aussi que la route pour y parvenir sera semée d’embûches, et les auteurices dépeignent avec un réalisme douloureux les horreurs d’une révolution.
Radar à diversité : personnages queers, racisés et handicapés
Avertissements : répression policière meurtrière, sectes, famines, abus sexuels

