Série Sunstone de Stjepan Sejic

J’ai tout d’abord entendu parler de la série de bande-dessinées Sunstone de Stjepan Sejic pour sa représentation d’un couple de femmes, puis, plus récemment, pour son exploration du BDSM, et c’est ce qui m’a finalement motivée à la lire, espérant y trouver un portrait saphique différent de ce dont j’ai l’habitude.

personne en manteau rouge et écharpe noire lisant Sunstone tome 1 de Stjepan Sejic en bas d'escaliers cuivrés
Sunstone tome 1

J’ai eu du mal avec le premier tome, m’arrêtant à plusieurs reprises : il s’agit en fait d’une romance plutôt niaise et irréaliste. A la fin, il y a un making-of où j’ai découvert qu’initialement, l’auteur avait écrit sur une domme et ses deux soumises dans leur quotidien. Ç’aurait été tellement mieux s’il avait gardé cette idée ! A la place, exit le polyamour : on assiste à la rencontre de Lisa, une écrivaine soumise, et Ally, une de ses lectrices. Après avoir pas mal discuté en ligne, elles se voient en vrai pour réaliser des scènes BDSM et tombent amoureuses avec plein de sentiments et d’étoiles dans les yeux… Mignon, mais pas tellement mon truc.

personne en long manteau noir lisant Sunstone tome 2 de Stjepan Sejic devant un lac et une sculpture cuivrées
Sunstone tome 2

Le tome 2 était cependant bien plus complexe, et je l’ai vraiment aimé. Déjà, il s’ouvre sur deux femmes qui pratiquent un BDSM non-sexuel ensemble, et l’une d’entre elles a un copain. Tout de suite, ça me parlait beaucoup plus que Lisa qui considérait que sexe et kink allaient de pair !

Ce tome est également très peu centré sur la romance, et davantage sur le passé d’Ally : comment a-t-elle découvert le BDSM ? Quelle est cette erreur passée qui la hante ? Ça permet d’aborder d’autres facettes du kink que l’aspect romantico-sexuel, notamment l’exploration et la sécurité. Les personnages se rendent à un club, on voit des extraits de cours, ainsi que les erreurs commises par certain·es et comment iels ont progressé pour ne plus les reproduire. J’ai aussi adoré en apprendre plus sur les personnages, et m’attacher davantage à Ally. Je l’adore, l’équilibre entre ses scènes de dominatrice et son quotidien de geek un peu puérile et manquant d’assurance était réussi !

Le seul élément que je pourrais reprocher à ce tome, c’est qu’à deux reprises, le BDSM est associé à une obsession. C’est démenti par d’autres personnages qui ne le vivent pas comme ça, mais je me demande si ça se base sur une réalité – et pourquoi pas, il y a toutes sortes d’obsessions – ou si c’est juste un cliché d’associer BDSM poussé et comportement excessif.

trois personnes lisant les tomes 1,2 et 3 de Sunstone

Dans ma hype du tome 2 qui m’avait vraiment plu, j’ai acheté d’occasion les tomes 1, et 2 ! Ravie, je me suis lancée dans le tome 3… quelle déception ! On revient sur la romance entre Ally et Lisa, et les atermoiements de cette dernière. « Nous sommes amies, et c’est une femme ! Je ne peux pas tomber amoureuse d’elle alors que je la connais depuis trois semaines ! » Atermoiements partagés par Ally, qui veut qu’elles emménagent ensemble… c’est vraiment n’importe quoi.

Comme l’histoire m’ennuyait, je m’attardais sur tous les détails qui m’agaçaient depuis le début, et qui semblent revenir en force dans ce tome, et, notamment, l’objectification des femmes. Sunstone est une BD érotique, donc je m’étais dit que c’était normal que les personnages soient sexualisés : c’est un peu le but.

Seulement, certains schémas se répètent, déjà dans l’histoire elle-même. On a deux relations f/f, quatre relations m/f, dont deux où l’homme est le dominant, et deux où ça alterne et où la domination féminine se solde par un échec. En gros, dans cette série, on a zéro représentation m/m, et aucune femme ne domine un homme de manière durable et réussie.

Dans la vraie vie, les couples de femmes sont souvent objectifiés par le désir masculin. On retrouve ça ici aussi, à la fois chez l’auteur, vu ce qu’il choisit de montrer comme relations, et chez les personnages : les deux personnages masculins font à plusieurs reprises des avances à des duos de femmes, ce que j’ai trouvé extrêmement gênant.

Et en ce qui concerne les dessins… je ne suis pas fan des traits de comics dans l’ensemble, cependant, les illustrations pleine page étaient très belles dans leur composition et leurs couleurs. J’aime bien les dessins érotiques, et ceux-ci étaient réussis… c’est vraiment dommage que certains m’aient rappelé que c’était un mec qui tenait le crayon.

La seule chose que j’ai aimé dans le 3 était sa fin, déjà parce que ça voulait dire que je pouvais passer à autre chose, mais aussi parce que la différence entre fiction et réalité est évoquée. Lisa écrit des nouvelles BDSM en se basant sur son vécu, mais elle exagère tout pour des raisons narratives ! Ce passage très pertinent rappelle aussi que Sunstone est une fiction… donc forcément, pour des raisons de suspense, de plaisir visuel, etc, que la réalité est altérée.

personne en manteau rouge lisant Sunstone tome 4 de Stjepan Sejic sur une liseuse sur un muret cuivré
Sunstone tome 4

Le tome 4 m’a passionnée et a fait remonter la série dans mon estime. Certes, on continue de suivre la romance entre Lisa et Ally, mais on introduit un nouveau personnage : Anne, qui, dans les sketchs originaux, était le troisième membre de la relation BDSM d’Ally et Anne. C’est une tatoueuse qui débute en kink et explore ses fantasmes, notamment grâce aux nouvelles de Lisa. Elle commence à développer un crush, tout en étant fascinée par Allison.

J’aimais beaucoup voir leur relation évoluer, cette amitié était un changement bienvenu de toute la mièvrerie romantique de Lisa. Bien sûr, j’avais des espoirs que ça évolue en relation polyA… espoirs vite tués dans l’œuf : pour les personnages, une relation à plusieurs ne peut être romantique. C’est répété à plusieurs reprises, et c’est agaçant. Que le polyamour ne soit pas la tasse de thé des personnages, pas de soucis, mais pas la peine d’en faire des généralités !

C’est d’ailleurs un reproche global que je ferais à cette série : alors que parler de BDSM aurait dû questionner les conventions – on nous répète tellement que les kinkster sont déviants – l’histoire ne bouscule pas du tout la norme, et même la renforce. On n’explore d’autres options que pour que la romance en soit plus forte et plus significative… à la fin, tous les personnages finissent dans des couples très romantiques et exclusifs – 4 couples, mine de rien ! – et de toute l’histoire, on n’a vu aucun soumis, ni de couple d’hommes, ni de relation à plus que deux.

En ce qui concerne le BDSM, alors qu’on nous présente de plus en plus de personnages, tout le monde semble avoir la même expérience du BDSM, les mêmes envies. Même si je ne connais le BDSM qu’à travers des témoignages, ça ne me parait pas très réaliste : les pratiques sont extrêmement vastes ! Cette série se croit peut-être provocatrice et révolutionnaire, mais j’ai trouvé que c’était une romance banale et clichée, saupoudrée de BDSM érotique.

Trouvez-vous un donjon ! (j’aime bien les touches d’humour)

Beaucoup de scènes BDSM sont coupées, donc c’est assez difficile de les apprécier individuellement, mais il y en a une dans Sunstone 4 que j’ai beaucoup aimée, car je trouve qu’elle montre bien l’aspect physique, psychologique et joueur du BDSM. Ally attache complètement Lisa et fait mine de partir au boulot en la privant de tous ses sens. Il y a donc la pression physique des liens, ainsi que la sensation d’être abandonnée dans une position très vulnérable… en réalité, Ally reste dans la même pièce, car ce serait dangereux de laisser sa soumise seule ! Au fond d’elle, Lisa le sait, car elles en avaient discuté dans un tome précédent, mais l’illusion est là.

J’aime aussi tous les petits fails. Par exemple, leur scène est interrompue par un fou rire… et une autre est sans cesse arrêtée parce que Lisa doit aller aux toilettes, ou parce qu’elle a une crampe… ces détails sont vraiment sympa ! De plus, les descriptions de sensations sont très réussies, on est vraiment dans la tête des personnages.

J’ai apprécié l’importance qui était donnée aux safeword – le safeword d’Ally est le titre de la BD, après tout – et qu’il n’existe pas juste en tant que concept : on les voit l’utiliser. On visite également un club BDSM, ce qui est plutôt sympa… même si dans l’ensemble, ça nous propulse tout de suite du côté très riche du kink, comme si le seul moyen d’avoir une scène de qualité, c’était d’utiliser du matériel hors de prix.

Et en ce qui concerne les pratiques, j’aurais aimé qu’il y ait un peu plus d’illustrations de scènes au-delà des costumes et du bondage. Je n’ai pas trop de représentation visuelle de jeux BDSM, et ça aurait été sympa de découvrir ça à travers des dessins – c’est toujours plus agréable que de regarder des photos, pour moi. Là, on a essentiellement des costumes kinky, un peu de shibari, quelques jeux de douleur, et bien sûr de la domination et de la soumission. Je ne veux pas dire qu’il faut forcément avoir plein de pratiques variées pour être kinky, mais sur 8 personnages, la représentation aurait pu être plus exhaustive. J’ai toutefois trouvé un avis très positif d’une soumise.

personne en gilet noir et pantalon rouge lisant Sunstone tome 5 de Stjepan Sejic sur une liseuse en haut d'escaliers
Sunstone tome 5

Le drame s’intensifie avec la fin du tome 4 qui se termine en cliffhanger, pour nous propulser dans un tome 5 tout aussi prenant. Quand ça va mal, la relation d’Ally et Lisa était tout de suite beaucoup plus intéressante ! Je trouve toutefois dommage que l’histoire nous explique ses métaphores et la progression des personnages avec d’énormes sabots. Les interactions entre les écrits de Lisa et la réalité étaient très réussies, ça ajoute un côté méta relativement subtil et bienvenu – Lisa se sert de ses nouvelles pour exprimer ses sentiments – il était donc franchement inutile d’ajouter une couche de plus où Lisa se parle à elle-même pour expliquer tout son développement de personnage, les liens avec ses écrits, et les décisions qu’elle doit prendre pour montrer qu’elle a changé. Ça m’a vraiment sortie de l’histoire, c’était une analyse de texte plus qu’un ressenti… Qu’est-ce que je peux bien écrire dans mes articles si la BD fait déjà sa propre interprétation ?

couvertures des 5 tomes de Sunstone

Sunstone a vraiment été une lecture en dents de scie. La romance est mièvre et je m’ennuyais quand on s’y attardait trop, en revanche, j’ai beaucoup aimé les explorations du BDSM et, malgré quelques planches malaisantes, cette BD a un réel attrait esthétique. J’aurais aimé que les pratiques et personnages soient plus varié·es, mais ce qui est montré était déjà très intéressant. Et, par rapport à d’autres choses que j’ai pu lire, réaliste et bien fait ! Les parallèles entre les nouvelles de Lisa et la réalité sont également un énorme point en faveur de ce récit : ça lui donne du recul et plus de complexité, ça relativise certaines affirmations.

Avertissements : accident de bondage (T2), insulte homophobe (T4), objectification de couples lesbiens, slutshaming (T4), scènes de sexe et de kink

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.