Deux livres d’Alice Zeniter : L’art de Perdre et Je suis une Fille sans Histoire

Deux personnes très différentes m’avaient conseillé des livres d’Alice Zeniter : ma mère, d’une part, avait beaucoup aimé L’Art de Perdre, et un ami, d’une autre, m’a encouragée à lire Je suis une Fille sans Histoire – dont j’ai adoré le titre – puisqu’il questionne notre manière de raconter. En tant qu’écrivaine, ça ne pouvait que m’intéresser.

personne en chemise à moitié sortie du pantalon lisant Je suis une Fille Sans Histoire d’Alice Zeniter devant un lac et une plaque métallique
Je suis une Fille Sans Histoire d’Alice Zeniter

J’ai commencé par Je suis une Fille sans Histoire car il est court – une centaine de pages à peine. J’ai tout de suite beaucoup aimé le style narratif, très dynamique, presque parlé, et rempli d’humour et de personnalité. Alice Zeniter s’adresse directement à nous, elle fait de petits commentaires dans les notes de bas de page. C’est une œuvre originale, avec des phrases écrites en très gros sur des doubles pages – ce qui est étonnamment difficile à lire – un chapitre sous forme de pièce de théâtre, des schémas… j’ai découvert à la fin que ce livre avait été créé sur scène, ce qui ne m’étonne pas !

couverture de Je suis une fille sans histoire d'Alice Zeniter

Alice Zeniter nous parle de la forme du récit, qu’il soit écrit ou oral, qu’on raconte des anecdotes ou qu’on lise un journal. Elle constate qu’il a toujours la même forme, celui d’un homme-qui-fait-des-trucs. L’action est quelque chose de primordial dans les récits, et pourtant, cela fait longtemps que certain·es auteur·ices essaient de remettre ça en question. Au-delà des préférences – j’avoue que les récits de quotidien, c’est rarement mon truc, même s’il y a des exceptions – j’avais déjà remarqué par exemple que quand on regarde un film sur des époques de guerre, il n’y a peu ou pas de personnages féminins. Pourtant, les femmes ne cessent pas d’exister en temps de guerre ! Mais les récits préfèrent se concentrer sur le front… alors que comme le dit Alice Zeniter, les « filles sans histoire », ça n’existe pas, en fait. Pourquoi ne les raconte-t-on pas ?

Difficile de retransmettre un propos aussi pointu, qui se précise au fur et à mesure, sans couper de grandes parties du texte et grossir le trait. Je l’ai en tout cas trouvé très pertinent, et important à lire pour toute personne qui écrit et qui lit.

personne en chemise de jean et bérêt lisant L'art de Perdre d’Alice Zeniter au milieu de fleurs jaune vif
L’art de Perdre d’Alice Zeniter

J’ai lu L’art de Perdre d’Alice Zeniter peu après avoir terminé Je suis une Fille sans Histoire. Même si ça faisait longtemps que ma mère m’en avait parlé, j’avais gardé en mémoire que c’était une histoire familiale algérienne, et qu’elle traitait du conflit entre les parents et les enfants. Mais en commençant le roman, j’ai été très déroutée ! C’est plutôt intéressant de constater que ma mère et moi avons une vision très différente de ce livre : si je devais le décrire, je dirais que c’est le récit de la Guerre d’Algérie et de ses conséquences – à travers un regard individuel, bien sûr, ce n’est pas un article Wikipedia. C’est troublant comme on peut retirer une description totalement différente de deux personnes ayant lu le même livre…

Quoi qu’il en soit, je parlerais ici de ma vision de L’Art de Perdre, qui est donc une fiction historique basée sur des évènements bien réels. Le point de vue est assez particulier : il y a une narratrice, qui se pointe très très rarement – cinq fois, peut-être – pour émettre un avis, une précision sur le récit. On découvre celui-ci grâce à Naïma, qui veut renouer avec son héritage algérien, et se penche sur l’Histoire de sa famille. Pourtant, ce n’est pas son point de vue qu’on partage, la narratrice le précise d’ailleurs lorsque Naïma retourne en Algérie et passe à côté de lieux significatifs pour sa famille sans le savoir. Le récit s’ancre dans ce que Naïma cherche – et comme elle s’intéresse quasi-exclusivement à son père et son grand-père, on n’a que peu le récit des femmes de cette histoire – mais elle n’a pas accès aux informations qu’on nous donne en tant que lecteurices, et elle est absente des deux tiers du livre.

couverture de l'Art de Perdre d'Alice Zeniter

La première partie s’intéresse à Ali, le grand-père, à sa vie qui change lorsqu’il devient plus riche, puis perd tout durant la guerre d’Algérie. J’ai beaucoup aimé l’écriture, dans ce qu’elle dit mais surtout dans ce qu’elle ne dit pas, les silences et les inactions qui sont soulignées, en particulier en ce qui concerne les Français.

La deuxième partie se penche sur l’adolescence de Hamid qui grandit en France suite à la fuite d’Ali, et la troisième sur Naïma, sa fille, qui veut remuer le passé dont personne ne parle.

J’ai lu ce roman alors que je déménageais, je n’avais donc pas beaucoup de temps et ma lecture a été morcelée. Le livre ne m’en parait que plus dense, chaque passage laissant une trace plus marquée, et je trouve difficile d’en parler vraiment. J’ai appris beaucoup de choses sur la guerre d’Algérie, mais aussi sur l’accueil déplorable qui a été fait aux réfugiés. Naïma a mon âge, et il est visible que la guerre a eu des conséquences qui perdurent encore de nos jours.

L’Art de Perdre est un roman prenant et émouvant avec un message fort, et qui enseigne beaucoup. En finissant sa lecture, je me suis demandé si j’y retrouvais le propos de Je Suis une Fille sans Histoire, surtout qu’Alice Zeniter y avait fait référence à L’Art de Perdre. La narration se distingue car c’est l’histoire d’une famille plutôt que d’un personnage, il n’y a pas vraiment de héros et le point de vue est changeant, et en ça, on sort de la structure « homme qui fait des trucs » dénoncée par Alice Zeniter. Mais même si le récit est émaillé de quotidien, je ne l’ai pas trouvé différent d’autres récits contemporains ou historiques sur ce point. On nous montre la vie des personnes, les moments passionnants et ceux plus tranquilles… c’est bien, mais ça n’est pas aussi renversant que ce que Je Suis une Fille sans Histoire semblait suggérer.

Ces deux livres m’ont fait adorer la plume et l’originalité d’Alice Zeniter. Elle est douée pour faire ressentir des émotions, pour construire un récit ! Et j’espère voir des œuvres qui, inspirées par l’un comme l’autre, sortent des cases habituelles de la narration.

Avertissements L’art de Perdre : Meurtres, maltraitance, précarité, fuite

 

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