La Tour du Freux de Ann Leckie

personne en chemise rouge lisant La Tour du Freux de Ann Leckie devant un champ de blé

Une amie m’a parlé de deux romans d’Ann Leckie, La Tour du Freux et La Justice de l’Ancillaire, le jour de notre rencontre, m’expliquant qu’ils étaient géniaux, qu’il fallait que je les lise vu que j’aimais la SF/Fantasy avec des personnages trans. Deux ans plus tard, je ne les avais toujours pas lus, mais comme iel proposait La Tour du Freux depuis des mois à notre club de lecture, et l’a acheté pour pouvoir le prêter, le groupe a finalement résolu de le lire.

J’ai pris une décision peu avisée : j’ai décidé de le commencer au dernier moment, juste avant la séance du club, pour l’avoir tout frais en tête durant la discussion. Sauf que… j’ai fini par oublier, me rappelant le matin même seulement.

J’ai donc commencé La Tour du Freux dans la précipitation, et heureusement, c’était un livre passionnant. Le début est un peu difficile, on a beaucoup de termes assez obscurs – le bail du freux, la localisation, la religion… Une amie m’a fait remarquer pendant la discussion le soir même que si j’avais lu le résumé, j’aurais su d’office que le Freux était le dieu de la ville, et le bail son porte-parole, mais même d’autres lecteurices avaient trouvé ce début un peu confus aussi.

L’histoire est écrite en « je » et « tu » par une narratrice mystérieuse, non-omnisciente mais presque – elle ignore les pensées des personnages, mais voit leurs actions où qu’ils soient dans la ville – s’adresse à Aolo, qui ne semble pas l’entendre. Elle décrit ses actions alors qu’il arrive à Vastaï aux côtés de l’héritier du bail, pour se rendre compte que le bail, a disparu et que l’oncle a usurpé le poste. Comme je le disais, c’est un peu complexe, au départ.

L’intrigue politique est vraiment bien ficelée, chaque personnage a des intérêts divergents et des affects personnels, et le mystère autour de la disparition du bail est passionnant. Aolo est étonnamment attachant, peut-être parce que la narratrice l’aime bien, ou parce qu’il semble très sincère, ce qui contrebalance le fait qu’on n’a jamais ses pensées, juste ce qu’il montre et ce qu’il fait.

J’ai adoré la narratrice. Elle est assez discrète au début, et on se demande qui elle est. Le Freux ? La Forêt ? Autre chose ? Pendant le club de lecture, on a décidé de la genrer arbitrairement au féminin, ce qui me parait plus logique que le masculin « neutre » du récit. Je pense qu’en anglais, lae narrateurice n’était juste pas genré·e.

La narratrice est quelqu’un de très calme, mais aussi extrêmement têtue et persistante. Elle passe beaucoup de temps à méditer, et c’est très bien intégré au récit. Ses réflexions étaient passionnantes, et je n’étais jamais déçue quand elles venaient détourner le scénario. Au contraire, j’étais davantage frustrée quand les passages narrant les aventures d’Aolo venaient interrompre les souvenirs et réflexions de la narratrice.

C’est un univers dans laquelle la parole des divinités est vérité. Si elles énoncent une chose, elle est vraie, ou elle le devient. Mais pour rendre une affirmation vraie, elles ont besoin d’énergie, et peuvent mourir en prononçant une impossibilité, ou une affirmation au-delà de leurs capacités. La narratrice réfléchit beaucoup au langage ou à la vérité : par exemple, les dieux préexistaient au langage, mais comment agissaient-ils sans s’exprimer ? Elle a aussi longtemps cru que la langue était unique, même si elle voyait bien qu’elle changeait au fil du temps. Et quand elle se rend compte qu’il y a d’autres langues, ça l’amène à réfléchir à la nature du langage, et de la vérité. Une chose est-elle vraie si elle l’exprime dans une langue qu’elle maîtrise mal, et donc sans comprendre tout à fait ce qu’elle dit ?

Ce point de vue met aussi en perspective tout ce qui relève de la moralité. On va juger quelqu’un comme lae méchant·e de l’histoire, puis la narratrice va nous ramener des années en arrière, et on constate que ce·tte méchant·e est aussi une victime… puis encore en amont, c’était en fait de nouveau de la faute de quelqu’un d’autre… jusqu’à ce que ces interrogations-là n’aient plus vraiment de sens.

J’ai aussi beaucoup aimé les pensées de la narratrice sur l’inconscient, la volonté, et l’affection. Elle ne va pas juste apprécier quelqu’un, elle va se demander comment, pourquoi, et ce que ça implique. Et parfois, elle se rend compte de son affection en constatant qu’elle a eu des actions inconscientes pour aider une personne, et en déduit que c’est qu’elle a voulu l’aider, et donc, quelque part, qu’elle est plus confortable si cette personne va bien…

Arrivée au club de lecture, j’avais dévoré la moitié, et me suis fait spoiler le reste. Je considérais que ce n’était pas un problème, au contraire, les spoils ont tendance à me motiver, car j’ai envie de lire le « plot twist incroyable » qu’on vient de me révéler. Ici, hors contexte, les spoils ont honnêtement eu très peu d’impact, j’étais un peu perplexe sur la manière dont l’histoire en arriverait là. Le lendemain, j’ai dévoré la suite, et c’était intéressant de voir les indices menant au plot twist, et de se rendre compte que la progression était très logique. Avec le contexte, il était bien meilleur !

couverture de La Tour du Freux d'Ann Leckie

Comme j’écris moi aussi, la représentation de la transidentité ici m’a vraiment intéressée… c’est un univers de fantasy où le terme n’existe pas, mais qui semble transphobe, puisqu’un personnage évoque l’incompréhension et le mépris de sa famille à l’égard d’une aïeule trans. Pourtant, si on nous montre un peu d’ignorance à l’égard d’Aolo, il n’est pas directement confronté, dans l’histoire, à de la transphobie. C’est très reposant ! D’un autre côté, la transidentité est très peu explorée, et je sais que d’autres personnes ont trouvé ça dommage. Je trouve qu’en général, dans mes lectures, l’équilibre est difficile à trouver : les univers où les personnes queer sont considérées comme normales me permettent peu de me reconnaître, d’un autre côté, c’est plus agréable à lire ! Je trouve le compromis de La Tour du Freux bien trouvé.

« Trois jeunes femmes se rendaient devant une portion de barrière relativement vide et se piquaient chacune le bout du doigt. (À Vastaï, cela constitue d’ordinaire l’une des étapes d’une requête qu’on adresse au Dieu des Silences pour qu’il envoie un bon mari et un mariage heureux. Toutefois, ces trois-là demandaient à la forêt de préserver leur amitié tout au long de leur vie et de tenir à bonne distance de leur porte les complications indésirables telles que les maris.) »

La Tour du Freux est un roman à part, avec un scénario complexe et rempli de mystère, et qui nous présente à la fois un personnage – principal ? – dont on ne connait pas les pensées, et une narratrice qui consacre la plupart de son temps à méditer, et qui, quand elle agit, le fait lentement, mais inexorablement. J’ai adoré ce roman et je le recommande à toute personne qui, comme moi, est passionnée par la fantasy mais qui, à force, a l’impression de toujours lire les mêmes histoires. Le seul roman qui mêle scénario passionnant et point de vue calme que je connaisse est Pierre-de-Vie, dont l’univers et l’histoire sont malgré tout très différent. La Tour du Freux est un roman unique qui vaut le détour !

Avertissements : meurtres, guerres

 

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