Trilogie La Guerre du Pavot de R.F. Kuang

personne en bas résille et débardeur rouge à anneaux en métal lisant La Guerre du Pavot de R.F. Kuang devant une rivière
Tome 1 : La Guerre du Pavot

J’avais beaucoup entendu parler du roman La Guerre du Pavot à sa sortie, notamment des déboires de la traduction française. Bestseller aux Etats-Unis, The Poppy War de R.F. Kuang a été traduit dans de nombreuses langues, et la couverture française chez Actes Sud a fait controverse. Déjà, elle est moche, très statique et avec un trait qui évoque un mauvais jeu vidéo, mais surtout, la héroïne à la peau très foncée a la peau claire sur la couverture.

En empruntant le roman à la bibliothèque, j’ai aussi constaté que même en mettant la couverture de côté, le livre ne me faisait pas très envie : très épais, entièrement noir, il donne une impression de lecture laborieuse et sinistre. Si tout le monde a réagi comme moi, je ne m’étonne plus que le livre ait connu peu de succès en France, au point que la traduction de la suite soit annulée ! J’espère toutefois qu’avec l’adaptation en série télévisée, une autre édition verra le jour, car cette trilogie a été pour moi une excellente surprise.

couvertures dans différentes langues de La Guerre du Pavot

Je trouve intéressant de comparer les couvertures de toutes les traductions de La Guerre du Pavot… certaines ne montrent pas du tout le personnage, d’autres en montrent une silhouette. En fait, les couvertures où on voit que Rin a la peau sombre sont rares ! De même, certaines oublient que Rin a les cheveux courts…

La narration est très fluide et j’ai vite été emportée par le récit de Rin, une jeune orpheline de l’Empire Nikara, qui, pour échapper à un mariage arrangé, décide de passer un concours national et d’intégrer l’académie la plus prestigieuse du pays. Ça n’était pas sans me rappeler mes années prépa, et son arrivée à l’académie avait aussi des relents d’école d’ingénieur. Ce début me fait penser à Le Nom du Vent, une saga que j’avais beaucoup aimée. Une grande précarité, beaucoup d’ambition et de colère chez le personnage principal, des soupçons de magie, un maître excentrique mais sage, une guerre qui s’annonce, une rivalité avec un autre élève… des classiques de la fantasy que j’aime, et bien agencés, ils créent une histoire vraiment entrainante !

Le parallèle entre cet univers et la Chine est facile : c’est un empire composé de diverses provinces, luttant contre le trafic d’opium, et qui, après deux guerres contre la Fédération, une île voisine, voit une menace d’invasion se profiler à nouveau. En plus, l’autrice a fait sa thèse sur les guerres sino-japonaises… Ça m’a vraiment donné envie de me renseigner sur ces guerres, et trouver l’inspiration derrière le roman. Je peux en tout cas conseiller cet excellent article – attention spoiler – qui analyse les parallèles entre fiction et réalité. J’ai notamment découvert que Rin était inspirée de Mao, parce que l’autrice s’intéressait à ce qui pouvait conduire quelqu’un à commettre un génocide.

Si j’ai beaucoup plus accroché à ce roman que je ne m’y attendais, c’est que, loin d’être sinistre, on y trouve beaucoup de solidarité et de moments d’amitié. Même quand Rin est isolée, elle a toujours des personnes auxquelles elle tient dans son entourage. Ça la rend attachante, et contribue à une ambiance plus légère. J’en venais même à dire à un·e ami·e que je ne comprenais pas pourquoi le livre était décrit comme sombre et « grimdark » : oui, il y a une guerre, et ce n’est pas joyeux, mais ça n’est pas plus horrible que tous les autres romans de fantasy avec des guerres…

Et puis j’ai dépassé les trois quarts du livre, et il s’y produit des choses vraiment atroces, presque insoutenables. Ce n’est cependant pas aussi dérangeant que les histoires qui sont violentes pour se donner un style sombre : on sent que c’est ancré dans du réel, qu’il y a un sens, une dénonciation, et après ma lecture, j’ai constaté que de nombreuses descriptions étaient reprises de témoignages du massacre de Nankin.

Même après cette scène, et tout au long de la trilogie, la plume continue d’être entrainante, et les émotions variées. On est loin de l’ambiance morne que j’associe à la fantasy pour adultes ! Je m’émerveillais régulièrement de mon enthousiasme pour cette série si dure, et il vient de mon attachement pour les personnages et de la fluidité de la lecture.

personne en débardeur rouge, pantalon à bretelles et fil noir attaché autour du bras lisant The Dragon Republic de R.F. Kuang devant une grotte
Tome 2 : The Dragon Republic

Rin est vraiment complexe. On la comprend tellement que même si elle change beaucoup, jusqu’à commettre des atrocités, jusqu’à se perdre dans la rage, je continuais d’avoir de l’affection pour elle, de souhaiter qu’elle survive. Même si elle sait très bien se battre et a des capacités hors du commun, tout en étant principalement motivée par la vengeance, elle est loin du cliché de la « femme forte ». Durant trois tomes, on suit ses difficultés à diriger, à prendre des responsabilités. Si elle fait toujours les mêmes erreurs, si elle se remet à des personnes dont elle sait qu’elles vont la trahir, c’est que la culpabilité de la prise de décision est trop lourde à porter. Eh oui, Rin est une femme rebelle, hyper puissante, très fière… qui adore obéir, et éprouve une immense fascination pour celleux qui arrivent à la forcer à la soumission. C’est tellement passionnant de suivre un personnage dont je n’ai lu la personnalité nulle part ailleurs ! Même si c’est parfois frustrant de la voir tomber dans les mêmes pièges – surtout quand elle sait qu’on va la trahir mais qu’elle décide que ce n’est pas grave si on la maltraite, tant que sa vengeance est accomplie… elle n’en a peut-être rien à faire de sa survie, mais moi, je tiens à elle !

Le terme « asexuelle » n’est pas employé pour Rin, mais il est évident qu’elle l’est. Même si c’est plus difficile à conseiller comme représentation, c’est vraiment ce que je préfère : plutôt qu’une explication un peu terne, je ressentais son asexualité, je me reconnaissais en elle. Lorsqu’on lui annonce son mariage arrangé, elle se rebelle, et quelqu’un lui dit comprendre que la nuit de noces ne lui fasse pas envie… sauf qu’en fait, Rin n’y avait même pas songé ! Même si elle acquiert une certaine compréhension des situations que les autres interprètent comme sexuelles au fil des années, elle continue de tomber des nues à chaque fois que quelqu’un pense qu’elle est dans une relation sexuelle – la conclusion est pourtant très logique vu ses relations – et je trouve ça génial.

J’ai justement beaucoup aimé les relations que Rin construit. Déjà parce qu’il y en a beaucoup et qu’elles sont très variées, mais aussi parce qu’elles regorgeaient d’émotions. Ma préférée reste celle avec son « âme sœur » – au sens le plus cliché du terme – qui est son meilleur ami, avec lequel elle a une intense connexion émotionnelle. Je peux vraiment reconnaître une relation queerplatonique là-dedans, et ça m’a fait beaucoup de bien de lire autant d’affection entre des personnages qui ne sont pas amoureux.

Deux autres relations qui m’ont marquée sont des relations avec des personnages qu’on commence par détester. Et pas en mode « oh je sens que la tension antagoniste entre ces personnages va donner lieu à une romance », non, je les haïssais sans possibilité de rédemption, notamment parce qu’il y avait des mécanismes d’oppression à l’œuvre. Et pourtant, j’ai appris, avec Rin, à aimer ces personnages, parfois même sans qu’il y ait d’excuses, juste en découvrant un point commun, une connexion qui leur permet de changer.

personne sous un lampadaire lisant The Burning God de R.F. Kuang de nuit, tenant une chandelle
Tome 3 : The Burning God

Si La Guerre du Pavot est une référence à la guerre Chine-Japon, la suite est davantage un parallèle avec la révolution de Mao, et j’avoue que je connais très peu ce pan d’Histoire. Mais je suis familière des récits de révolution, et le chaos absolu de la révolte dans les tomes 2 et 3 me parait bien plus réaliste que tout ce que j’ai pu lire jusqu’alors. C’est tout simplement génial ! Les personnages passent des pages et des pages à planifier des actions qui ne servent à rien, gagnent parfois sur des coups de chance et perdent par malchance, Rin décide qu’une personne est sa meilleure amie avant de se rendre compte que non, c’est son ennemie mortelle… ou peut-être que ça pourrait être une alliée temporaire ? C’est passionnant, et ça marche parce que c’est bien écrit, parce que chaque élément pousse à s’interroger sur l’éthique et le sens de ces décisions, parce que toute action creuse le caractère des personnages, et fait évoluer leurs relations.

Les tomes 2 et 3 introduisent davantage une troisième entité géopolitique : les Hespériens, des blanc·hes venant d’une lointaine coalition de plusieurs pays, qui considèrent les asiatiques comme des sous-humain·es et veulent les civiliser par la religion monothéiste, exploiter leurs ressources, et les sauver de la barbarie par leur soutien technologique. Vraiment, les Européen·nes – pardon, les Hespérien·nes – sont les personnages les plus détestables du livre, et j’ai passé la trilogie à souhaiter, avec Rin, leur anéantissement absolu. Etant moi-même européenne, ce n’est pas la position la plus agréable qui soit, surtout quand la situation est à ce point ancrée dans le réel, mais je pense que c’est aussi vraiment nécessaire de se confronter aux facettes de notre Histoire qu’on ne nous enseigne pas à l’école. Ma mère m’avait déjà parlé de certaines exactions européennes en Chine, que j’ai retrouvées dans ce récit, et La Guerre du Pavot me pousse à me renseigner davantage.

Car bien sûr, même s’il y a des parallèles, comme tous les noms ont été changés, cette trilogie n’est pas du tout une leçon d’Histoire. En revanche, c’est une claque émotionnelle, un aperçu du ressenti autre qu’européen, et c’est plus important à mes yeux. Qu’importe que les faits collent précisément ou non aux évènements du roman, les réactions des personnages sont ce qui me touche.

C’est difficile de parler d’une série aussi dense, surtout que je ne veux pas trop spoiler. Et puis, comment retracer à quel point il était passionnant de suivre ces personnages dans tous leurs changements, leurs doutes, leurs joies et leurs peines ? En plus d’un scénario complexe, solide, politique et bien ficelé, j’ai ressenti tellement d’émotions, et c’est avant tout pour ça que je lis. Ça faisait longtemps qu’une saga entière ne m’avait pas bouleversée de la sorte.

Avertissements : guerre, meurtres, génocide, expérimentations scientifiques/médicales non consenties, consommation de drogues, addiction, viols

 

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