3 romans en vers : The Black Flamingo de Dean Atta, Mes Coups seront mes Mots d’Ibi Zoboi et Yusef Salaam et De l’autre Côté de l’Eau d’Elizabeth Acevedo

Je suis hermétique à la poésie, dont je ne comprends souvent pas le sens. Comment pourrais-je ressentir de la tristesse si je ne perçois pas que le texte est triste ? Mais dans un roman en vers, il y a une histoire, et le texte est souvent beaucoup moins abstrait que dans un poème : je comprends, et c’est à la fois joli, émouvant et très entrainant, car l’histoire avance vite ! Plutôt que d’approfondir un scénario, ce genre de roman dépeint les ressentis précis d’instants particuliers. Je pleure encore en relisant certains passages de En Apnée… Depuis, j’ai découvert d’autres romans en vers que je vais présenter ici : The Black Flamingo de Dean Atta, De l’autre Côté de l’Eau d’Elisabeth Acevedo et Mes Coups seront mes Mots de Yusef Salaam et Ibi Zoboi.

personne en robe noire et collants à dentelle lisant The Black Flamingo de Dean Atta au milieu de fleurs jaunes
The Black Flamingo de Dean Atta

The Black Flamingo s’ouvre sur l’enfance de Michael, et son père abusif qui finit par abandonner la famille. D’anecdotes en anecdotes, on voit en quoi Michael ne se conformait pas à ce qu’on attend d’un garçon. Il est attiré par d’autres garçons, il aime le rose…

L’histoire s’attarde ensuite davantage sur ses années lycée : sa meilleure amie Daisy, son crush sur Rowan, son club de théâtre. J’ai vraiment bien aimé, mais c’est la fin que j’ai préférée, avec son arrivée à l’université où il est enfin plus libre. Il cherche sa place dans différentes associations, fait de nouvelles rencontres, se réconcilie avec d’ancien·nes connaissances…

couverture de The Black Flamingo de Dean Atta

J’ai eu des moments de confusion, notamment parce que plusieurs personnages ont des prénoms très proches – Destiny et Daisy, Rowan et Kieran – mais aussi parce qu’il y a des informations que je pensais que Michael avait. Il nous raconte une conversation, partage son ressenti, je pensais que lui comme moi avions compris que son interlocuteur lui faisait un coming-out. Mais quelques chapitres plus tard, Michael est ébahi que ce personnage soit gay ! Un peu étrange…

Je n’ai pas grand-chose à en dire car il est plutôt court, mais je veux que tout le monde profite aussi de ce texte puissant. Plusieurs poèmes m’ont beaucoup émue, et j’étais vraiment remuée sur la fin ! The Black Flamingo est un beau roman dont je conseille vivement la lecture.

personne en manteau rouge lisant Mes Coups seront mes Mots de Yusef Salaam et Ibi Zoboi devant une peinture murale abstraite
Mes Coups seront mes Mots de Yusef Salaam et Ibi Zoboi

J’ai découvert le contexte de ce roman alors que je commençais à le lire : je ne sais pas vraiment pourquoi, mais au bout d’à peine quelques pages, je suis allée voir la note des auteurices à la fin. J’y ai découvert que Yusef Salaam avait fait plusieurs années de prison pour un crime qu’il n’avait pas commis, lié à l’affaire de « la joggeuse de Central Park ». Si, comme moi, vous n’en avez jamais entendu parler, je vous conseille de plutôt vous renseigner en anglais, car les articles francophones font l’impasse des enjeux racistes.

En gros, cinq ados noirs ont été accusés d’un crime grave, alors même qu’il y avait peu de preuves, et que des aveux avaient été arrachés sous les coups par la police. Le véritable coupable a fini par avouer vingt ans après, et leur innocence a été prouvée. Yusef Salaam, qui a toujours écrit des poèmes, a joint sa voix à celle de la journaliste Ibi Zoboi pour Mes Coups seront mes Mots. Ce livre n’est pas autobiographique, mais s’inspire de son emprisonnement injuste.

L’histoire est racontée à la première personne par Amal, un ado de quinze ans accusé d’un crime. Pendant un long moment, on ne sait pas exactement ce qu’est ce crime, Amal esquisse le contexte au fur et à mesure. Dans un poème, on apprend que la victime est un garçon blanc, actuellement dans le coma, dans un autre, on sait qu’un groupe de garçons blancs a voulu chasser Amal et ses amis de leur quartier.

J’ai eu du mal avec la plume. Il y avait beaucoup d’effets de style qui me laissaient indifférente, et je dirais que Mes Coups seront mes Mots était, quelque part, trop poétique pour moi. Le style est également très rythmique, ce avec quoi j’ai toujours du mal. Je pense que les fans de slam s’y retrouveront, mais comme c’était plus émotionnel que scénaristique, je ne comprenais pas assez pour me laisser emporter… ma mère, en revanche, a adoré, au point de le faire lire à mon père, qui lit peu.

Si vous lisez mes commentaires sur les albums, vous savez que j’aime les répétitions, parce que ça fait ritournelle, et qu’on peut utiliser ça pour changer le ton, l’émotion. Mais ici, la plupart du temps, j’étais juste perplexe : pourquoi un bout de phrase est-il répété trois fois ? Pareil, les passages à la ligne étaient très disruptifs, et je ne voyais pas toujours ce que c’était censé accomplir.

En revanche, j’ai aimé les jeux de langue, et certaines répétitions m’ont marquée.

« A vrai dire

rien n’a d’importance en dehors de cet instant

maintenant

quand j’arrive à me retourner pour

regarder Umi dans les yeux

pour lui rappeler             me rappeler

qu’elle croit en moi

Je veux que Grandma sache que

Je suis gentil             Je suis gentil

à l’intérieur »

couverture anglaise de Mes Coups seront mes Mots de Yusef Salaam et Ibi Zoboicouverture de Mes Coups seront mes Mots de Yusef Salaam et Ibi Zoboi
une fois n’est pas coutume, j’aime la traduction française du titre « Punching the Air » vers « Mes Coups seront mes Mots »

Au lieu d’être un récit linéaire, le roman se présente un peu comme un recueil de poèmes : on a une page sur un élément précis, et surtout, les émotions qu’ils provoquent. Dans le poème sur sa conversation avec son avocat, et on ressent toute l’impuissance d’Amal. Puis un poème sur le début du procès. Puis un poème sur ses regrets. Un poème où il est jugé coupable. Son trajet vers la prison, son inquiétude. C’est super bien construit, j’avais toujours hâte de lire la suite, parce que l’image globale est esquissée au fur et à mesure, satisfaisant ma soif d’informations mais soulevant d’autres questions auxquelles je voulais avoir une réponse.

Les pages étant à peine remplies, c’est un roman succinct, mais il est creusé et nuancé par toute une palette d’émotions complexes. Il n’y a pas de grands paragraphes argumentant l’injustice de son jugement, mais on ressent le désespoir poignant d’Amal. A aucun moment on ne nous dit « bon, il était innocent alors c’est horrible qu’il soit en prison, mais regardez, même les gamins coupables, c’est ignoble la manière dont ils sont traités, il faut changer les choses. Pas seulement la justice, mais aussi le système carcéral. » On nous montre tout ça. On voit des gamins noirs, certes criminels, être tabassés par des gardiens aux tatouages racistes… pas besoin de mille arguments. Les conversations avec l’espèce de conseillère d’orientation sont glaçantes, et il n’est pas nécessaire de souligner qu’elle se montre injuste.

Malgré une plume qui m’a souvent laissée indifférente, Mes Coups seront mes Mots est un roman poignant, rempli de nuances. Je trouve cependant nécessaire de se renseigner un peu sur le contexte.

personne en manteau jaune lisant De l’autre Côté de l’Eau d'Elizabeth Acevedo devant deux buissons mal assortis
De l’autre Côté de l’Eau d’Elizabeth Acevedo

J’ai commencé De l’autre Côté de l’Eau quelques jours après avoir fini Mes Coups seront mes Mots, ce qui m’a permis de constater que c’était bel et bien la plume de ce dernier qui me déplaisait, et pas le format roman en vers en général. De l’autre Côté de l’Eau était si fluide à la lecture ! Je n’ai jamais été contrariée par une tournure, perplexe devant un effet de style ! La seule chose qui m’a irritée sont les & remplaçant les « et », mais j’ai fini par m’y habituer.

Le point de vue alterne entre deux adolescentes, l’une vivant en République Dominicaine, l’autre à New York. Lorsqu’un avion crashe, toutes deux perdent leur père. Un secret qui l’est lie est alors révélé et bouleverse leurs vies.

Le roman était vraiment prenant ! La situation de Camino en République Dominicaine est très stressante : maintenant que son père est mort, elle ne peut plus étudier ni obtenir de passeport pour les Etats-Unis. La voilà bloquée sur l’île, alors qu’un mac la poursuit pour la prostituer. Et comme le « plot twist » est plutôt évident, j’ai vite deviné qu’elles étaient sœurs et j’attendais avec impatience qu’elles le sachent aussi, tout en me demandant comment elles le découvriraient.

couverture de Clap when you Land de l’Eau d'Elizabeth Acevedocouverture de De l’autre Côté de l’Eau d'Elizabeth Acevedo
Cette fois je préfère le titre anglais, Clap when You Land… mais surtout, la couverture VF est hideuse en vrai. Ça passe quand on n’en voit qu’une image, mais j’ai été choqué en découvrant le livre réel, et l’aspect extrêmement lissé.

Mais je reste avec une impression de trop peu… La confrontation entre les deux sœurs étaient vraiment intéressante, notamment lorsque Yahaira prend un billet pour rejoindre Camino : Camino est à la fois heureuse de rencontrer sa sœur, mais furieuse de constater que celle-ci peut voyager en République Dominicaine si facilement, alors qu’elle-même est bloquée là. Le fait que Yahaira peut se payer un taxi alors que Camino doit marcher. Yahaira qui jalouse la minceur de Camino, en fait liée à la malnutrition. J’aurais vraiment aimé que le roman se concentre surtout sur leur relation : le fait qu’elles soient liées par le deuil mais aussi par une forme de concurrence. La position de la mère de Yahaira m’a également intriguée !
Mais tout ça n’arrive qu’à la fin, et on creuse finalement très peu toutes ces relations et ces enjeux… dommage.

Elisabeth Acevedo ayant écrit d’autres romans, j’ai très envie de les lire pour continuer à savourer sa plume. J’étais vraiment prise dans De l’autre Côté de l’Eau, j’avais hâte de savoir la suite ! Si le style de Mes Coups seront mes Mots m’a moins convaincue, ça reste une question de goût, et ce roman explore toutes les facettes d’un thème passionnant et touchant. The Black Flamingo se lit si facilement qu’il en est moins marquant, mis à part sa fin vraiment percutante. Force est de constater que quelques ans après ma lecture initiale, c’est Mes Coups seront mes Mots que j’ai le plus conseillé.

Radar à diversité The Black Flamingo : pp noir, métis et gay/bi qui fait des performances drag, personnages secondaires noirs, lesbiens, gay, trans et non-binaires, drag queen et king

Avertissements : harcèlement scolaire (messages religieux et homophobes), une scène de bizutage (violence physique), scène de sexe (sous-entendue), homophobie (dénoncée), racisme (dénoncée), prise de drogue

Radar à diversité Mes Coups seront mes Mots : pp noir et musulman (ownvoice)

Avertissements : agression, emprisonnement, violences policières, racisme

Radar à diversité De l’autre Côté de l’Eau : perso principal noire, perso principaux latinx (ownvoice), couple f/f

Avertissements : tentative de viol, mort d’un parent, crash d’avion, adultère, agression, trafic sexuel

 

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