Tash Hearts Tolstoy de Kathryn Ormsbee

personne en rouge trempée sous la pluie, lisant Tash Hearts Tolstoy de Kathryn Ormsbee, avec un parapluie à papillons retourné

Ma frénésie ace épisode 5 ? 6 ? Je continuais d’éprouver cette faim dévorante de représentation ace, lisant les livres en diagonale sans les savourer. J’en avais vraiment marre de lire toujours la même chose, alors pour la faire redescendre, j’ai choisi un livre qui n’avait pas l’air d’être une romance : Tash Hearts Tolstoy de Kathryn Ormsbee. Je pensais que du coup, l’asexualité du personnage serait annoncée en une phrase et plus jamais évoquée – c’est toujours comme ça quand ce n’est pas une romance – et c’était quitte ou double : soit ça allait m’énerver et relancer ma frénésie, soit ce serait un changement bienvenu.

J’ai commencé en mode « lecture en diagonale », mais pour une fois, le style a attiré mon attention. Ce n’est pas poétique, il n’y a pas particulièrement de blagues, mais la manière dont c’est raconté est drôle. Ça m’a calmée, j’ai commencé à prendre le temps de lire.

Tash se décrit comme vivant une romance impossible avec l’auteur russe Léon Tolstoy, mort depuis un siècle. Avec sa meilleure amie Jack, elles dirigent une websérie qui modernise Anna Karenine. Comme vous avez pu le lire dans mes articles sur les modernisations de classiques, j’adore ce genre de websérie, même quand je ne connais pas l’œuvre.

En plus, j’ai tourné plusieurs court-métrages, que ce soit avec mes frères ou avec des ami·es, et c’était sympa de reconnaitre mon expérience dans ce que raconte Tash. Bien sûr, je ne sais pas ce que c’est de devenir célèbre et virale, ce qui lui arrive lorsqu’une Youtubeuse célèbre partage leur série et qu’elle est nominée pour une récompense.

Elle doit gérer la pression des fans tout en continuant la série, ainsi que naviguer les multiples problèmes annexes qui surviennent. Cette accumulation crée un effet réaliste, mais ces éléments intéressants étaient généralement sous-développés. Par exemple, je n’ai pas du tout compris pourquoi Tash et sa grande sœur sont furieuses contre leurs parents, qui ont un bébé inattendu. Il aurait fallu un livre beaucoup plus long pour vraiment comprendre ce que ça implique, ou pourquoi Jack se sent délaissée en tant qu’amie. Mais la relation entre Tash et sa sœur est bien gérée, tout comme sa réflexion sur ses études. Il y a aussi un peu de romance.

couverture de Tash Hearts Tolstoy de Kathryn Ormsbee

Ce que j’ai trouvé vraiment cool, c’est que l’asexualité est discutée au-delà de la romance, ce qui est très rare. Généralement, le thème c’est « en quoi l’asexualité pose problème pour une romance », et à côté, un ou deux éléments sont évoqués. Ici, c’est plutôt l’inverse : on explore l’impact que l’asexualité a sur sa vie en tant que célibataire, et deux-trois aspects romantiques sont évoqués. A chaque fois, ça me parlait beaucoup − c’est pas si étonnant vu l’interview de l’autrice − surtout quand ça parle de création !

J’ai notamment beaucoup aimé le moment où elle s’interroge sur son identité de femme au travers de son asexualité.

“Because how could I be a girl, when apparently all other girls were sexual beings?”

J’ai lu des témoignages de personnes qui expliquaient qu’en comprenant leur asexualité, elles se sont aussi dit qu’elles ne pouvaient pas être une femme, car le fait d’être une femme se définit par une attirance envers les hommes.

J’imagine qu’on pourrait s’insurger, dire que non, ce n’est pas ça la définition d’une femme, mais ça me parle beaucoup. J’ai toujours cru que mon indifférence au sexe était la preuve que j’étais une femme : j’ai grandi dans une société sexiste qui m’a fait croire que désirer des relations sexuelles, c’était un truc de mecs. Lorsque j’ai compris que j’étais asexuelle, j’ai compris que les femmes désiraient sexuellement des gens. La preuve disparaissait. De même, une autre preuve a disparu quand j’ai compris mon aromantisme : être romantique, c’est un truc de femmes. C’est… déstabilisant.

Une unique phrase qui déclenche un long paragraphe de réflexion ? C’est très représentatif de ma lecture de ce roman. Une autre phrase qui m’a marquée, dans un registre moins joyeux :

“At the beginning of last year’s English class, my teacher, Mr. Fenton, told the class that the motivation behind every single piece of literature is sex or death, and usually both. […]

If there are a mere two driving forces behind every story out there, does that mean the only driving force left to me is death?”


C’est aussi la première fille ace hétéroromantique que je lis. En général, je cherche la représentation la plus intersectionnelle possible, car c’est le fouillis généré par le recouvrement de plusieurs identités qui me parle le plus. Quand on est ace, aro, bi, poly et asociale, où s’arrête l’asexualité et où commence l’aromantisme ? Est-ce que c’est mon asociabilité qui influe sur mon aromantisme, ou l’inverse ? Et le polyamour, dans tout ça ?

Mais c’était aussi très intéressant de voir comment une seule identité en-dehors des normes pouvait impacter les autres. Tash se pose des questions que je ne me suis jamais posées !

couverture étrangère de Tash Hearts Tolstoy de Kathryn Ormsbeecouverture étrangère de Tash Hearts Tolstoy de Kathryn Ormsbee

Je trouvais ce livre absolument génial, et puis, aux trois quarts environ, tout s’est écroulé : la romance est passée d’inintéressante et prévisible à carrément énervante. C’est le classique « fille amoureuse d’un mec qu’elle vient de rencontrer mais qui finit par se rendre compte que depuis tout ce temps elle aime son ami d’enfance », et souvent, la morale implicite de ce genre de scénario est qu’un garçon et une fille ne peuvent pas être ami·es. Ça ne me plait pas, mais ça ne m’embête pas non plus quand je sais que le but du roman n’était pas de dire ça.

Mais là, c’était le but ! L’amie de Tash le dit, puis Tash le dit, puis le scénario le confirme quand Tash et Paul finissent ensemble :

“Well, fucking duh, Tash. Of course he’s in love with you. What did you expect? You grew up together and, bonus, you’re not related. It was kind of inevitable.”

Plus l’histoire avançait, plus je faisais des pauses pour retarder l’inévitable. Depuis le début, j’avais l’impression que Tash vivait bien son asexualité. Elle est très perdue, et c’est bien fait, mais elle ne semble pas se haïr pour ça… mais lorsque Paul veut sortir avec elle, on a une scène très malaisante où elle essaie de le convaincre qu’il ne peut pas être amoureux d’elle, car elle est ace. Urgggh. Mon inconfort me ferait presque oublier qu’au début de cette scène, lorsqu’elle dit « je suis asexuelle », Paul en déduit « donc tu hais les hommes ». Double urggh.

Quelle déception… J’ai adoré le début. Adoré ! J’étais déjà en train de me dire que j’allais le conseiller à ma mère, à mes ami·es, pour leur permettre de comprendre un peu mieux l’asexualité, à travers des enjeux que je n’ai jamais vus abordés ailleurs. Et tout ça dans une histoire divertissante qui parle de création de websérie !

Alors cette conclusion qui vient tout gâcher… C’est tellement dommage.

Tash Hearts Tolstoy reste un livre intéressant, à mes yeux, mais il faut faire abstraction de la fin.

Avertissements : Acephobie, alcool, cancer

 

2 réflexions sur « Tash Hearts Tolstoy de Kathryn Ormsbee »

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