Des BDs sur les violences sexuelles : Clémence en Colère de Mirion Malle, Tu n’auras pas mon Silence de Florence Rivières & Steren et Sous la Ceinture de Freaks

Quand j’ai lu les bandes-dessinées Tu N’auras pas mon Silence de Florence Rivières & Steren et Sous la Ceinture de Freaks, je n’avais pas particulièrement l’intention d’écrire un article dessus : c’est toujours difficile d’articuler mes pensées autour d’un sujet comme les violences sexuelles. Et puis une semaine plus tard à peine, j’ai lu Clémence en Colère de Mirion Malle, et cette fois, j’ai réussi à former une opinion. Je pourrais faire un article qui parle uniquement de Clémence en Colère, mais je trouvais intéressant de réfléchir en quoi les choix littéraires des auteurices se complètent sur le sujet.

personne portant un pull avec un squelette et une faux lisant Tu n’auras pas mon Silence de Florence Rivières & Steren devant un mur gris percé de triangles
Tu n’auras pas mon Silence de Florence Rivières & Steren

Tu n’auras pas mon Silence est une BD qui raconte la relation d’emprise vécue par la modèle Marie avec Arthur, qui travaille aussi dans la photographie. J’ai eu beaucoup de mal à suivre l’histoire car on alterne sans cesse entre passé et présent. Les pages du présent sont en couleurs tandis que celles du passé sont en nuances de bleu, et pourtant, je comprenais généralement à retardement qu’on venait de changer de temporalité, et je devais feuilleter en arrière pour relire. C’est une idée intéressante : l’auteurice explique à la fin que le vécu post-traumatique signifie que les souvenirs remontent de manière chaotique et non sollicitée. Même si j’apprécie l’idée en théorie, en pratique, c’était surtout difficile à suivre.

Tu n’auras pas mon Silence est un récit très détaillé de ce que vit Marie : dans le présent, Arthur a rompu avec elle pour la n-ième fois mais continue de lui tourner autour et de la manipuler. On voit comment elle se rapproche à nouveau de lui, et comment il la piège dans leur relation toxique. Les pages du passé nous montrent leur rencontre, et les violences vécues précédemment.

C’est un récit très dur, qui souligne le rôle nocif de l’entourage, avec les ami·es et collègues d’Arthur qui prennent sa défense à lui, et qui contribuent à l’isolement de Marie.

Dans cet extrait, Marie commence à raconter les abus d’Arthur à un ami (qui fréquente aussi Arthur) :

L’ami : « Tu n’es pas obligée d’en parler. »

La narration : Arrêtez de nous dire que nous ne sommes pas obligées d’en parler.

Nous ne sommes pas stupides.

Si vous dites cela, ce n’est pas pour nous protéger d’un flot de mots en forme d’histoires que vous nous extirperiez sans le vouloir.

C’est parce que vous n’avez pas envie d’entendre. Le nom de votre ami qui risque de surgir. Le prochain détail sordide. Celui de trop, celui qui vous forcerait à intégrer une nouvelle vision du monde.

Je sais statistiquement que des milliers de femmes sont violées chaque année. Je sais statistiquement que parmi les coupables, il y a mes frères, mes voisins, mes collègues, mes amis.

Moi non plus je ne veux pas avoir à attacher ces faits à un visage que j’aime. Je ne veux pas qu’ils concernent les vraies personnes de la vraie vie. Mais c’est pas de chance.

C’est comme ça.

Elle : « Ton pote, c’est un violeur. Et c’est un danger pour tes amies. Un danger tout court. »

personne en chemise verte lisant Sous la Ceinture de Freaks devant un arbre sur lequel a été appliqué un effet de mosaïque
Sous la Ceinture de Freaks

Sous la Ceinture de Freaks, que j’ai lue avant – je l’avais achetée parce que je suis le travail militant de l’autrice – ne nous montre pas ce qui s’est passé. On a quelques phrases et on sait que le personnage principal, Max, a été violée par son entraineur de boxe juste avant sa demi-finale des J.O. de 2012, mais ce n’est jamais montré.

L’objectif de l’autrice, c’est de nous permettre, par l’intermédiaire de la BD, de faire quelque chose qui n’est pas possible dans notre société : balancer son poing dans la figure de son agresseur. Ce but est similaire à celui du roman Iron Widow ; c’est-à-dire qu’on y voit des personnes qui décident de répondre par la violence. Comme le dit Freaks, dans notre société, si on s’en prend physiquement à un agresseur, on doit ensuite faire face à des conséquences judiciaires. La fiction est donc une manière cathartique de vivre cette fantasie. Dans Sous la Ceinture, on voit Max, vingt ans après, décider de participer à un concours de boxe pour affronter son entraineur en finale – et lui casser la figure.

Je n’ai pas trouvé la BD aussi jouissive qu’elle promettait de l’être : on voit beaucoup la couverture médiatique virulente de l’évènement – ce qui me crispe toujours – et le ‘suspense’ fait que Max essuie plusieurs revers au cours de l’histoire.

Cependant, j’ai apprécié que Sous la Ceinture nous montre aussi d’autres scènes du quotidien de Max : des sorties entre ami·es, son questionnement de genre, sa relation avec sa copine. Il y a un bon équilibre entre le fait de montrer que ce viol impacte tous les aspects du quotidien de Max, sans pour autant réduire sa vie à ça. Et puis iel est bien entouré·e !

personne en débardeur et short à fleurs lisant Clémence en Colère de Mirion Malle devant des grilles et échafaudages de chantier
Clémence en Colère de Mirion Malle

Si Tu N’auras Pas mon Silence se concentre sur le vécu d’une relation toxique avec des viols et Sous la Ceinture parle de vengeance, Clémence en Colère est une bande-dessinée sur la guérison et le soin. L’histoire commence lorsque Clémence décide de rejoindre un groupe de thérapie aux côtés de quatre autres femmes et deux assistantes sociales ayant toutes vécu un viol. On suit sa vie pendant les quinze semaines de cette thérapie : elle va aux séances, elle parle à sa coloc, elle participe à un collage, elle s’énerve sur un mec qui harcèle deux ados, elle discute avec ses amies, elle tombe amoureuse. C’est très doux et quotidien, et alors que dans les deux autres bandes-dessinées, je suivais l’histoire des personnages, dans celle-ci, j’ai fait beaucoup de pauses pour penser à moi-même.

C’était assez inattendu – et pas forcément bienvenu je dirais – mais c’est aussi ce qui rend Clémence en Colère plus marquante pour moi. Et puis il y a vraiment beaucoup, beaucoup de moments de solidarité qui font chaud au cœur.

J’ai mis une citation de Tu n’auras pas mon Silence, mais pour Clémence en Colère… impossible de choisir, il y a tellement de dialogues qui m’ont touchée ! Comme une dizaine de personnages est concernée, on peut voir différentes approches, différentes réactions, toutes légitimes.

Comme le titre l’indique, le vécu de Clémence est centré autour de la colère : elle est en colère tout le temps, au point d’avoir l’impression de ne plus exister, de n’être qu’un rôle dès qu’elle n’est plus en colère. Il y a la colère qui lui fait du bien, et la colère qui lui fait du mal. La société nous apprend à ne pas éprouver les sentiments ‘négatifs’, alors forcément, difficile de gérer les nuances…

J’ai l’impression de très mal rendre son ressenti, parce que j’ai un vécu très différent avec la colère – j’en parle dans mon article sur Vénère ! Je me voyais beaucoup plus dans les personnages avec qui elle discute, qui lui envient sa colère car elle parait préférable à la peur ou la tristesse. Mais d’un autre côté, je me reconnaissais dans les émotions de Clémence par rapport aux médias, et l’impuissance qu’elle ressent, et je pense que c’est pour ça que j’ai dû faire des pauses pour penser à mon propre ressenti.

couverture de Clémence en Colère de Mirion Mallecouverture de Tu n’auras pas mon Silence de Florence Rivières & Sterencouverture de Sous la Ceinture de Freaks

Ces trois bandes-dessinées ont des objectifs et des manières très variées d’aborder le même sujet. Au-delà de mes préférences personnelles, je trouve ça vraiment bien qu’il y ait plusieurs récits ! Ça permet d’avoir différents livres pour différentes personnes et différents moments de sa vie. Et puis, j’avais déjà fait un article sur le sujet (alors que c’est un thème que je ne cherche pas), donc il y en a bien d’autres.

Je tombe parfois, en ligne, sur le débat « faut-il ou non montrer les violences en détail ? », avec d’un côté des auteurices qui refusent d’édulcorer et de trahir leur vécu en le rendant plus ‘consommable’ ; et d’autres qui ne veulent pas détailler afin de ne pas replonger leurs lecteurices dans des souvenirs traumatiques. Je pense que, quand ça vient de personnes concernées, les deux approches sont nécessaires et compréhensibles, et ces trois bandes-dessinées m’ont rappelé qu’on a besoin d’œuvres avec des buts différents, qui comblent des besoins différents. Et je ne saurais honnêtement pas vous dire qu’une des BD était plus ‘dure’ ou ‘violente’ qu’une autre. Oui, Tu n’Auras Pas mon Silence montre beaucoup plus de détails violents, mais j’étais alors émotionnellement à distance, alors que Clémence en Colère m’a davantage ramenée à mes propres sentiments, au point que ça m’a travaillé plusieurs jours après encore, et que j’ai dû faire attention à ne pas y penser la nuit. A vous de voir ce que vous préférez lire !

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Avertissements : tentatives de suicide, viol, gaslighting, emprise, relation abusive, vomissements, scarification

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Radar à diversité Clémence en Colère : pp lesbienne, personnages queer

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