Amande de Won-Pyung Sohn

personne en chemise à petits motifs qui lit Amande de Won-Pyung Sohn sur un sol en faux plancher

Amande de Won-Pyung Sohn m’a été conseillé en début d’année par une personne qui m’est chère, qui l’avait découvert par l’intermédiaire de BTS, un groupe que nous aimons tous les deux. J’ai généralement envie de suivre les recommandations qu’on me fait, peu importe que l’histoire m’intéresse ou pas, et comme d’autres de ses conseils m’avaient plu par le passé, j’avais bon espoir d’aimer le livre malgré une prémisse qui ne me tentait pas du tout. Il s’agit en effet un roman où on suit Yunjae, un garçon qui ne ressent pas d’émotions en raison d’amygdales atrophiées. J’ai globalement une mauvaise expérience des narrateurices sans émotions, que ce soit parce que les livres, sous couvert d’empathie, montrent ces personnages comme dangereux – vous pouvez lire mon avis sur Boo pour voir ce que je veux dire – soit parce que je n’arrive pas à connecter au personnage, comme dans Conversations entre Amis ou Affamée.

Cette deuxième situation est très frustrante, car je suis quelqu’un qui, par moments, ressens très peu moi aussi. Je me reconnaissais beaucoup dans la narratrice de Conversations entre Amis, pourtant, je n’ai ressenti aucune affection, aucun lien avec elle, parce que l’écriture fade ne me mettait pas dans sa peau.

Malgré mes craintes, lorsqu’il a été traduit en français, j’ai commencé à lire Amande. Et en effet, l’écriture n’est pas vraiment à mon goût, elle est simple et énonciative, ce n’est pas le genre de style qui rend un roman entrainant ou passionnant. Cependant, j’ai pu connecter au personnage et partager son ressenti ! D’ailleurs, la version française a gardé à la fin le commentaire de la traductrice anglaise, et son dilemme à ce sujet : comment écrire un récit émotionnel du point de vue d’un personnage qui ne ressent pas d’émotions ? Ses interrogations, et ses difficultés à ne pas intégrer son interprétation à la traduction, m’ont vraiment intéressée.

Je n’ai pas trouvé l’histoire d’Amande particulièrement passionnante : on suit le quotidien de Yunjae, d’abord avec sa mère qui veut qu’il se comporte de la manière la plus normale possible, quitte à faire semblant ; et avec sa grand-mère, qui préfère qu’il soit sincère quitte à détonner, puis avec Gon, un garçon qui, suite à un passé compliqué, se tourne vers la petite délinquance. Mais comme il était facile à lire, c’était un roman que je n’avais aucun mal à continuer dès que j’avais un peu de temps libre, et je l’ai fini très rapidement.

J’attendais de ce roman qu’il ait un message profond, des questionnements sur notre relation à l’empathie et à la normalité, et sur ce plan-là, je l’ai trouvé réussi. Je m’interroge sur le fait que, spontanément, j’aie attendu que la vie d’une personne neuroA soit une leçon de vie pour moi, mais d’un autre côté, parler de quelqu’un de si différent sans remettre la norme en question aurait été d’un apolitisme ridicule.

Le début d’Amande questionne le rapport à la norme, en montrant à quel point c’est difficile pour Yunjae de faire semblant, mais aussi en soulignant à quel point cette norme est arbitraire. Sa mère essaie de lui enseigner la réaction appropriée à afficher pour de multiples situations données, sauf que, face à une même action, des personnes différentes ont des réactions différentes ! Si on peut accepter que quelqu’un soit triste face à une injustice, et qu’une autre personne soit en colère, pourquoi ne peut-on pas accepter l’expression indifférente de Yunjae ?

J’ai beaucoup aimé ce qui se construit autour de Gon, et l’idée des secondes chances, de la responsabilité des adultes. C’est un message un peu similaire à celui de The Foxhole Court ou Rois de Cendres, qui dénoncent le fait qu’on condamne les enfants au comportement violent plutôt que de les aider. Gon est clairement un personnage qui souffre, mais les adultes le menacent d’exclusion au lieu de le rassurer.

Cependant, la partie qui m’a le plus plu niveau réflexion était beaucoup plus brève, juste une page, où Yunjae remarque l’indifférence des gens face à des reportages télévisés montrant des horreurs lointaines. Il ne comprend pas vraiment pourquoi on lui reproche son manque d’empathie, alors que celle des « normaux » est soumise à conditions…

Ce roman a, à mes yeux, creusé son sujet jusqu’au bout et rempli ses promesses, explorant tout ce qu’implique l’existence d’une personne ne ressentant pas d’émotions – rapport à la norme, rapport à la violence, rapport à l’empathie, relation entre émotions et logique – mais pour autant, aucune de ces réflexions n’était nouvelle pour moi. Je n’ai pas eu d’instant où je me suis dit « wow, je n’y avais pas pensé » ou « wow, ça articule ce que je pensais sans savoir l’expliquer » ou même « wow, c’est une réflexion que j’avais mais que je n’avais jamais lue, c’est chouette que quelqu’un partage mon avis et le répande ». Mon opinion va paraître dure, mais je considère qu’Amande a fait le strict minimum pour être un roman que je considère comme correct. S’il n’avait pas abordé ces questionnements, j’aurais déclaré que l’autrice était passée à côté de son thème…

N’empêche, que, du coup, je peux quand même dire que c’est un roman « parfait » ! Si ces questions sont inhabituelles pour vous, il vous passionnera sûrement !

couverture de Amande de Won-Pyung Sohn

Hélas, j’ai été déçue par la fin. Je me doutais que le livre aurait une trajectoire « Yunjae ressent de plus en plus d’émotions » – en soi, ce n’est pas illogique – mais ça donne l’impression que la situation se résout par la guérison, ce que je trouve frustrant et insatisfaisant. C’est la personne qui change plutôt que la société, alors que pour moi, la société devrait juste apprendre à mieux accepter la différence. N’empêche que j’associe trop le cliché de la guérison à quelque chose de négatif, et comme il s’associe à de l’attirance sexuelle clichée et une autre trope que je n’aime pas du tout – le livre qui nous fait croire quelque chose de dramatique et d’émotionnel pour finalement conclure « en fait non » –, eh bien, le résultat a été une fin très frustrante pour moi. Mais le message global du livre reste une injonction à l’empathie, non pas celle de Yunjae, mais bien celle de son entourage.

Je pense qu’Amande est un très bon roman, qui traite son thème de manière exhaustive, avec une sensibilité rare et d’excellents messages. J’ai passé un bon moment en le lisant, et je suis ravie qu’une telle œuvre ait eu autant de succès ! Cependant, cette lecture ne m’aura pas marquée plus que ça…

Avertissements : meurtre, harcèlement, coups et blessures, psychophobie

 

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