Des BD à conseiller ? Transitions d’Anne Marbot et Girlfriends de Sara Soler

deux yeux qui regardent vers le côté

En général, je me préoccupe beaucoup de l’opinion des autres. Forcément, ça se reflète sur mes lectures. Pendant longtemps, à chaque fois que je lisais, une question venait faire de l’ombre à mon propre ressenti : « quel effet aurait ce livre sur les autres ? »

Avec mon blog, la question a évolué. Je pouvais apprécier une représentation telle que celle de Bloom into You, dans laquelle je me reconnaissais et qui m’émouvait. Mais je pressentais que d’autres personnes lisant ce manga en retireraient des messages assez néfastes sur l’asexualité. Difficile d’aimer une œuvre quand je pense qu’elle me nuira !

Ce qui m’a permis de cesser de me tracasser de ce genre de choses, c’est la stupidité des personnes hétéro. Sérieusement.

Par exemple, j’ai vu qu’il y avait plein d’interprétations hétéro de la chanson Oh my God, rédigées comme si la passion saphique n’était même pas une option. On parle quand même d’une chanson d’amour et de péché qui s’adresse à ‘Girl’, existant dans plusieurs langues – ça réduit les risques de confusion. Mais non, le ‘she’ de la chanson, c’est clairement « dieu genré au féminin » d’après les articles. Ou, encore plus ridicule : c’est une chanson qui s’adresse à la féminité intérieure des chanteuses. Pourquoi aimer leur féminité intérieure les conduira en enfer ? Mystère.

J’ai vu ça encore, et encore, et encore. Et à un moment, j’ai compris que peu importe à quel point une représentation était bien écrite, il y aurait toujours des gens qui trouveraient un moyen de ne pas comprendre. Et dans ce cas-là, pourquoi je me fatigue à essayer de deviner l’impact qu’aura une œuvre ?

En plus, ce n’est pas toujours dans un sens négatif. Un jour, une amie m’a dit avoir lu un livre avec un personnage ace, et, en entendant le titre, j’ai grincé des dents : j’avais trouvé que toute l’œuvre impliquait que l’affection des personnes ace ne valait rien. Mais ce n’est pas du tout ce que cette lectrice en a retiré, au contraire.

Aujourd’hui, je me pose donc uniquement la question de mon propre ressenti. Est-ce que j’aime le personnage ? Est-ce que je me reconnais ? Est-ce que le livre me passionne ?

La lectrice que j’étais avant aurait trouvé dommage que La Guerre du Pavot ne mentionne pas le terme « asexuelle » : c’est une si bonne description du ressenti ace que ça aurait certainement aidé les personnes se reconnaissant dans l’héroïne à faire des recherches, tout en permettant aux hétéros de visualiser un peu mieux ce que c’est d’être ace. Mais maintenant ? Le plus important reste que j’ai adoré ce personnage et que c’est souvent plus agréable de lire un roman qui ne m’explique pas ce que je sais déjà.

Parfois, cependant, je suis obligée de reprendre ma vieille habitude. Déjà parce que je tiens un blog : à qui vais-je conseiller l’ouvrage ? Je ne recommande pas de polar historique à mon ami fan de romances lycéennes ! Un livre qui s’adresse à certaines personnes n’a pas forcément lieu d’être conseillé à d’autres.

couverture avec un grand arc-en-ciel

Et là, j’ai lu deux bandes-dessinées qui ne s’adressent pas à moi : Transitions et Girlfriends. Est-ce que je peux même avoir une quelconque opinion sur leur contenu ? Je ne suis pas du tout le public cible ! Mais d’un autre côté, je n’ai pas envie de conseiller ces BDs au public en question si elles sont mauvaises…

Je vais donc essayer de me mettre à la place de lecteurices qui ne sont pas moi tout en restant moi-même pour donner mon opinion sur la narration, le graphisme, etc. Voyons si j’y arrive…

personne en tenue rouge lisant Transitions - Journal d'Anne Marbot de Elodie Durand devant un étang
Transitions – Journal d’Anne Marbot de Elodie Durand

Contrairement à ce que je pensais, Transitions n’est pas l’autobiographie d’une personne trans, mais celle de la mère d’une personne trans. C’est donc avec beaucoup de circonspection que je l’ai empruntée et lue.

Bonne surprise : j’ai été très investie dans ma lecture. Les dessins étaient jolis et variés, et les pages s’enchaînaient sans difficulté. Beaucoup de paragraphes me posaient de bonnes questions ou me faisaient penser à des réflexions que j’avais eues.

Si j’ai un avis assez tranché sur des passages individuels de Transitions, c’est plus difficile de juger l’œuvre dans sa globalité. L’objectif de Transitions semble être d’aider les parents de personnes trans à être moins transphobes : elle dénonce peu la transphobie, et se place dans une posture de compréhension envers les parents. Ça aide sûrement à ce qu’ils écoutent Anne Marbot et aient envie de l’imiter. Un texte accusateur serait moins efficace.

Toutefois, j’ai trouvé dommage qu’on n’ait que peu le point de vue de l’enfant, Alex. A la fin, il écrit un mail expliquant à quel point c’était dur pour lui d’être maltraité comme ça par sa mère, mais son point de vue m’a manqué tout au long de l’histoire. Ça aurait pu être une page par-ci par-là, qui aurait permis de voir directement l’impact des actions de la mère sur son fils. C’est peut-être bien de prendre des pincettes avec le public cible, mais cette BD me semble quand même très concentrée sur la maltraitance.

Je comprends qu’offrir de la compréhension était nécessaire pour ne pas braquer le lectorat, mais je pense qu’il aurait quand même été possible d’inciter à agir mieux que cette mère.

Pour une bande-dessinée éducative, il est aussi très dommage que Transitions contourne la question de l’intersexuation. L’œuvre est pourtant très poussée dans les théories de variation de genre ! Il aurait certes été maladroit de n’en parler que pour s’en servir d’argument, mais faire l’impasse me semble tout aussi déplacé. Seul le mail d’Alex à la fin – décidément essentiel à la BD − évoque des luttes anti-intersexophobie.

personne en chemise rose et jean bleu lisant Girlfriends de Sara Soler assise sur un agrés de parc de jeu : un animal à bascule
Girlfriends de Sara Soler

J’étais beaucoup plus détendue en lisant Girlfriends, et j’ai passé un bon moment. Cette BD autobiographique suit le couple de Sara et Diana, sa copine, à partir du moment où celle-ci annonce être une femme trans. C’est joli, c’est dynamique, et je me sentais plus proche de la narratrice. Là aussi, c’est le point de vue d’une personne cis confrontée à la transidentité d’un·e proche, mais le ton est très différent. Sara est loin d’être parfaite, et nous présente ses réactions initiales comme néfastes ; mais contrairement à Anne Marbot, elle ne se roule pas dedans. On voit ses préjugés sur une page, puis des moments agréables. Une case est consacrée à une erreur, puis on la voit défendre sa copine tout un chapitre. En comparaison, Transitions ressemble à un récit « comment j’ai blessé mon enfant à répétition pendant deux ans ».

Girlfriends montre les biais d’une personne cis sans immédiatement les critiquer, afin de s’attacher le public-cible. Et cela, sans consacrer la majorité de l’ouvrage à la transphobie de la narratrice ! On voit que les allié·es ne sont pas des génies qui font tout bien tout le temps depuis le début, ce qui pourrait décourager le lectorat. Mais il n’y a finalement pas besoin de s’attarder sur une erreur pour la montrer.

Le fait que Diana, la copine de Sara, soit impliquée dans l’œuvre est un énorme plus. Après tout, dans Transitions, c’était la lettre d’Alex que j’ai préférée !

Pour comparer, j’ai l’impression que le message de Transitions est « chers parents de personnes trans, je vous comprends, c’est difficile de gérer la transidentité de votre enfant, mais vous pouvez y arriver, et regardez, je l’ai fait ! » alors que celui de Girlfriends est « C’est difficile d’être proche d’une personne trans car on doit faire face à beaucoup de queerphobie, mais c’est comme un déménagement vers l’appart de ses rêves : épuisant sur le moment, mais nécessaire et bénéfique. »

couverture de Girlfriends de Sara Solercouverture originale, avec le même dessin et le titre Us

encore un titre à la traduction bizarre ! L’original est « Us »

Même si j’ai du mal à me mettre à la place d’un lectorat non concerné, j’avais beaucoup plus envie de faire lire Girlfriends à mon entourage… à deux pages près : l’une sur l’intersexuation et l’autre sur les troubles mentaux.

Déjà, l’existence de l’intersexuation n’est utilisée que comme un argument pour prouver que les médecins ont tort et que le sexe biologique est en fait social. C’est traité comme anecdotique, alors que moi, la première fois que j’ai entendu parler de mutilations intersexes, j’étais choquée ! On passe notre temps à critiquer les excisions, alors qu’on pratique des actes de torture en France ? Il y a, à l’heure actuelle, des personnes intersexes vraiment maltraitées par le monde médical, ça n’a rien d’anecdotique…

… d’autant plus que quelques pages plus tard, Sara nie l’existence l’intersexuation pour légitimer la transidentité. C’est hélas un classique : prouver que la queerness est « naturelle » et « biologique ». On ne devrait pas avoir besoin de ces justifications : s’habiller n’est ni naturel ni biologique, et personne ne considère ça comme contrenature. Et quel est l’intérêt de prouver que les cerveaux auraient un genre, qui peut primer sur le genre des organes génitaux ? Est-ce qu’on va imposer des tests cérébraux aux personnes trans pour vérifier qu’elles sont bien « trans dans leur tête » ? Il y a toutes sortes de corps et de cerveaux, et sous-entendre que seuls celleux qui ont une preuve biologique est un discours dangereux et excluant.

De la même manière, l’autrice fait un effort pour séparer les personnes trans des personnes avec des maladies mentales, comme si cette catégorie d’êtres humains méritait moins le respect. A mes yeux, le problème n’est pas forcément que les personnes queer soient considérées comme malades : le problème, c’est que les malades sont mal traité·es. Si les malades étaient bien traité·es, la confusion entre queerness et maladie ne serait qu’une maladresse, et non un enjeu de lutte. Si quelqu’un me croit réalisatrice de films, c’est certes faux, mais ça ne va pas avoir d’impact sur ma vie.

Il y a beaucoup de personnes qui sont et trans et malades, et j’en ai assez que la communauté queer ne veuille pas y être associée.

Mais tout ça, ça n’occupait que deux pages, et j’ai trouvé le reste de Girlfriends tout à fait conseillable !

Je ne suis certes pas exactement bien placée pour juger ce que le public-cible tirera de Transitions ou Girlfriends, mais j’aurais beaucoup plus de facilité à conseiller le second à mon entourage. Bien que ce ne soit pas le genre de BDs que je recherche, j’estime qu’il est important de les écrire et de les publier, et j’espère qu’il y en aura d’autres !

Radar à diversité Transitions : perso secondaire garçon trans

Avertissements : transphobie violente envers un enfant

Radar à diversité Girlfriends : couple f/f perso secondaire femme trans

Avertissements : transphobie, psychophobie, intersexophobie

 

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